Erik Decamp

Mountain Guide

March 2020

Rassurante étrangeté

Nous allons parfois chercher bien loin de quoi nourrir notre imaginaire et le mettre en mouvement. Je trouve rassurant que les limites imposées à nos déplacements nous permettent de cueillir l'étrangeté à deux petits pas de distance. Rêver au lac des Gaillands….
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Un mot, une question

Peut-être enfin cesser de parler de "dépenses de santé" et se décider à parler "d'investissements de santé". Non ?

Aller et venir

Avec ce soleil, la falaise des Gaillands serait en temps normal criblée de grimpeurs. En leur absence, en notre absence, maître bouquetin prend ses aises et ses quartiers dans son environnement retrouvé. Nous avons moins la possibilité d'aller dans la nature. Fort heureusement, c'est elle qui vient à nous.
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Regarder à nouveau

Combien de fois ai-je parcouru ce chemin proche, propice à de courtes promenades digestives ? Beaucoup. Combien de fois l'ai-je vu sans son cortège de piétons, cyclistes, personnes à chiens ? Peu. Quand avais-je vu en lui cette image ? Encore jamais.
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Habiter le vide

Il y a comme une envie de rencontre dans toute promenade sur les chemins de la vallée. Parfois elle a lieu. Parfois elle est juste suggérée : depuis peu, on voit fleurir de petits cairns sur les souches des arbres abattus le long du chemin, comme autant de messages offerts aux passants.
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Les ambivalences de la sonnette

Je roule sur la piste cyclable pour rejoindre la boulangerie la plus proche. Devant moi, deux piétons. Dans ces cas-là, j'ai l'habitude d'actionner la petite sonnette à l'ancienne qui trône sur le guidon. C'est pour ne pas faire peur, car (encore plus avec les portables) j'ai vu plusieurs fois des piétons sursauter de surprise. Aujourd'hui, j'ai plutôt l'impression de l'utiliser comme, en d'autres temps, les pestiférés faisaient tourner leur crécelle. D'ailleurs on va peut-être réhabiliter la crécelle, pour mettre à distance ? Avec une différence de taille : nul ne sait aujourd'hui qui est le pestiféré de l'autre….
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D'ailleurs....

J'ai toujours aimé cette épitaphe de Marcel Duchamp. Sa dernière oeuvre. A mes yeux, ironique et tragique à la fois. Dont on mesure d'autant plus la portée que la mort s'impose à l'horizon de notre expérience vécue. Elle m'invite à me questionner sur mon amour de la vie. Elle m'invite à imaginer mes propres mots. En fait, un seul mot me suffirait, avec un point d'interrogation pour manifester un étonnement discrètement désappointé : "Déjà ?"

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Un "esprit de cordée" bien étroit

Comme à tous ceux qui parcourent habituellement la montagne, il me coûte de m'abstenir. Comme tous, je suis chatouillé par la séduction d'une expression de ma liberté qui consisterait à y aller quand même. Y aller, comme beaucoup de ceux qui le font ces jours-ci, en me donnant tous les moyens de la bonne conscience (je ne rencontre personne, je suis prudent, je fais juste une petite sortie, etc, etc). Pourtant, mon choix est clair : je n'irai pas.
On vante souvent "l'esprit de cordée" comme métaphore de la solidarité et de l'engagement partagé. Il m'arrive aussi de le faire, d'ailleurs. Il est vrai que l'expérience de la cordée implique une juste appréciation des risques et une présence attentive aux compagnons.
Mais l'esprit de cordée serait-il finalement si étroit qu'il ne permet pas de voir "plus loin que le bout de la corde" (comme on dit "ne pas voir plus loin que le bout de son nez") ? Serait-il si étroit qu'il débouche sur une indifférence à ce contexte général dont on nous prie instamment de tenir compte (le risque épidémique, le risque de mobiliser des services de secours et de santé en cas d'accident, le risque de contribuer à inspirer des comportements dangereux) ?
Ceux qui aujourd'hui pensent se sentir plus libres, plus audacieux, plus responsables d'eux-mêmes, plus autonomes en sortant malgré tout en montagne, de quel "esprit de cordée" pensent-ils être les incarnations ?
" Je ne peux pas penser ma liberté indépendamment de ma relation à autrui. Elle peut être de mépris, d'indifférence ou de solidarité, mais j'en suis comptable dans tous les cas ". (F. Noudelmann, https://www.philomag.com/les-idees/sartre-par-francois-noudelmann-meme-enferme-ma-responsabilite-demeure-42802)
La photo ci-dessous, en son temps, j'avais eu envie de l'appeler "Le fantôme de la liberté"
Fantôme

Le jour d'après

Les promenades sans but ont ceci de fructueux qu'elles offrent à l'esprit la possibilité d'emprunter des circuits inhabituels. Je marchais, donc, à proximité de mon domicile, muni de "l'attestation dérogatoire" ad hoc, à distance respectueuse de toute rencontre. Et en regardant bien où je mettais les pieds et comment, car ce n'est pas le moment d'encombrer l'hôpital ! Ce qui m'a fait penser au récit de la petite chute d'une de mes connaissances : à pied, sur un chemin enneigé, et qui lui vaut des soucis sérieux au poignet. Il me disait : juste avant de tomber, j'ai pensé et dit "il faut faire attention". C'est curieux, mais fréquent : la phrase n'est parfois pas encore terminée que l'accident arrive. Autrement dit : le moment où on le dit est le moment même où on ferait bien de le faire. Tout de suite. Le danger est perçu et l'alerte est donnée, mais la décision vient dans un deuxième temps et l'accident se glisse dans ce court intervalle. Les scenarii de montée en puissance des consignes concernant le CoVid19 me semblent avoir reproduit ce processus. Par exemple, lorsque le nord de l'Italie a vu venir les mesures de confinement, mais que les décisions n'étaient pas encore effectives, il y a eu grande transhumance d'italiens vivant dans le nord, vers le sud d'où ils sont originaires. Etc, etc. L'instant d'après, le jour d'après, c'est parfois juste un peu trop tard. Mais il est si difficile d'incorporer que : si je nomme l'imminence d'une menace, c'est sans doute que la menace est déjà là et que le moment est venu, non pas d'alerter, mais de décider.
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Le jour à taire ?

Encore une vision rétrospective, serions-nous provisoirement contraints à la nostalgie ? Ce dimanche était le premier jour de fermeture des remontées mécaniques. Il était grand temps, d'ailleurs, car comment se faisait-il que nos voisins, italiens, suisses, autrichiens, aient déjà tout fermé et que des téléphériques puissent encore se remplir en France (avec quelques précautions, certes, mais quand même) ? Demain (le 17), nous ne pourrons plus jouir de ce sentiment de découvrir une montagne comme renouvelée par la qualité de la lumière, de l'air et du silence, par l'impression d'un vide empli en fait de sensations oubliées. Et peut-être aujourd'hui déjà aurions-nous mieux fait de nous dispenser de céder à la tentation de la beauté. Cette journée qui fut si belle et surprenante, peut-être ferais-je mieux de la taire ? Il n'y a pas plus basique que cette montée à la Tête de Balme, à portée des installations gelées dans l'inaction. Rien de bien excitant, a priori, à se promener au milieu d'un domaine skiable. Mais cette fois quelque chose était différent. Les pylônes semblaient des squelettes d'animaux oubliés, des vestiges du présent.

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Un silence inouï

Je triche : ce que j'ai à dire de cette journée est rétrospectif, car j'écris le 19. Entretemps, et à une vitesse déroutante, notre quotidien s'est transformé et il n'est plus question le 19 d'aller, comme je l'ai fait le 15, profiter de la lumière exceptionnelle et du silence inouï en faisant une tranquille randonnée à skis. Maintenant (le 19) la priorité est à tuer les doutes dans l'oeuf en évitant toute activité un tant soit peu accidentogène. Comme l'a justement fait remarquer le PGHM, 100% des accidents arrivent à des personnes qui n'avaient pas l'intention d'en avoir un. Ce qui me reste de cette journée du 15, c'est le sentiment d'un moment très privilégié, suspendu, en apesanteur. Ce que je ne savais pas alors, c'est à quel point ce sentiment était approprié !
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